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mardi 7 juillet 2015

Pensionnats autochtones : un génocide culturel

Les pensionnats autochtones étaient un outil central d'un génocide culturel à l'égard des premiers peuples du Canada, et seul un réengagement important de l'État pour leur permettre l'accès à l'égalité des chances peut paver la voie à une véritable réconciliation, conclut la Commission de vérité et réconciliation du Canada.


 - Un texte d'Emmanuelle Latraverse

Après six ans de travaux pendant lesquels environ 7000 victimes et responsables de pensionnats autochtones ont livré leurs témoignages, la Commission a déposé mardi ses conclusions sur ce chapitre sombre de l'histoire du Canada.


Entre la fin du 19e siècle et 1996, plus de 150 000 enfants autochtones ont été arrachés à leur famille et placés dans des pensionnats, pour la plupart sous l'égide de différentes communautés religieuses.

Quelque 3200 enfants y sont morts - pour la plupart avant 1940 - de diverses maladies, dont la tuberculose. Les conditions sanitaires y étaient telles que le taux de mortalité était près de cinq fois plus élevé qu'au sein du reste de la population.

De l'aveu même du gouvernement de l'époque, sous couvert d'éduquer ces jeunes, cette politique avait pour but premier de les assimiler et d'éradiquer leur culture.

« Les enfants indiens devraient être retirés le plus possible de l'influence de leurs parents, et la seule manière d'y arriver est de les placer dans des écoles industrielles où ils vont acquérir les habitudes et les pratiques des Blancs », affirmait le premier ministre John A. Macdonald en 1883.

La commission estime que cette politique d'assimilation a eu des conséquences néfastes pour l'ensemble des peuples autochtones et a miné leur capacité de prospérer au sein de la société canadienne.
« Un État qui détruit ou s'approprie ce qui permet à un groupe d'exister, ses institutions, son territoire, sa langue et sa culture, sa vie spirituelle ou sa religion et ses familles, commet un génocide culturel. Le Canada a fait tout ça dans sa relation avec les peuples autochtones. »
— Rapport de la Commission de vérité et réconciliation
Abus physiques, psychologiques et sexuels, malnutrition : la liste des torts subis par ces enfants a été minutieusement documentée au fil des milliers de pages du rapport final de la commission, qui contient plus de 2 millions de mots.

Extraits de témoignages
  • « Dès que nous sommes entrées dans le pensionnat, les abus ont commencé. Nous avons été déshabillées, amenées dans un dortoir. Nos cheveux ont été vaporisés. [...] On nous a dit que nous étions des petites sauvages stupides, et qu'on devait nous éduquer. » - Élaine Durocher
  • « Puisque je ne pleurais pas après avoir été battue, elles devenaient furieuses, vous savez, les deux religieuses. Elles commençaient tout simplement à nous battre et elles perdaient le contrôle. Elles nous jetaient contre le mur, nous jetaient sur le plancher, nous frappaient à coups de pied, à coups de poing. » - Géraldine Bob
  • « J'ai vu la religieuse pousser cette fille en bas de l'escalier. Elle ne s'est jamais relevée, et on nous a éloignés de là, on nous a envoyés en bas. Je ne sais pas ce qui est arrivé, mais elle n'est pas revenue avant des mois. Et, quand elle est revenue, elle était un peu paralysée. » - Margaret Plamondon
  • « Ils me couraient après, m'attrapaient et m'amenaient à ce pédophile pour qu'il puisse m'agresser, profiter de moi comme il le voulait. Et on vivait dans la peur permanente. » - Richard Hall
  • « On me sortait chaque soir. Et ça a continué jusqu'à ce que j'aie environ 12 ans. Il y avait plusieurs superviseurs, des hommes et une femme. Et c'était dans le dortoir, c'était dans leur chambre; c'était dans l'abri d'auto; c'était dans son auto à lui; c'était dans le gymnase; à l'arrière du véhicule... » - Frances
  • « J'ai toujours blâmé le pensionnat pour avoir tué mon frère. Il s'appelait Dalton. [...] Ils m'ont autorisé à aller le voir une fois avant sa mort, et il ne m'a même pas reconnu. Il n'était qu'un petit garçon allongé dans un lit à l'infirmerie, en train de mourir. » - Ray Silver
  • « Ils m'ont volé ma langue. Ils l'ont sortie droit de ma bouche. Je ne l'ai plus jamais parlée. Ma mère me demandait : "Pourquoi, pourquoi? Tu peux m'écouter." Elle disait : "Je pourrais te l'apprendre." J'ai refusé. Et quand elle m'a demandé pourquoi, j'ai répondu : "J'en ai assez d'avoir des claques sur la bouche. Je suis tannée. Je suis tannée, c'est tout." » - Rose Dorothy Charlie
94 recommandations en vue d'une réconciliation

Cette vaste enquête et ce rapport se veulent une première étape vers la réconciliation entre les peuples autochtones du pays et le reste de la société. Le chemin sera difficile.

Le premier ministre Stephen Harper avait présenté des excuses officielles au nom du Canada en 2008 mais, selon la commission, il faudra bien davantage, car les torts causés n'ont toujours pas été réparés.

« Certains des dommages que les pensionnats ont infligés aux familles autochtones, à leur langue, à leur éducation, à leur santé pourraient bien être perpétués, voire empirés en raison des politiques gouvernementales actuelles », conclut la commission dans son rapport.

Elle offre donc 94 recommandations permettant de rebâtir la relation entre les peuples autochtones et le reste de la société canadienne. L'espoir est de se donner les moyens d'établir une relation respectueuse pour mettre fin au racisme et à l'exclusion dont ces hommes et ces femmes font toujours l'objet.

D'emblée, la commission recommande au gouvernement d'adopter formellement la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones et d'en faire la base de ses nouvelles politiques, plutôt que d'y voir simplement des objectifs ambitieux.

Elle recommande essentiellement de redéfinir, de repenser et de mieux financer tous les systèmes d'éducation et de santé des Premières Nations, et de prendre les moyens pour contrer la surreprésentation des Autochtones dans le système carcéral. À ce chapitre, elle suggère d'abolir l'article 53 du Code criminel, qui légalise les châtiments corporels par des adultes en position d'autorité, et de déroger aux peines minimales obligatoires.

Elle somme par ailleurs le gouvernement d'adopter des lois sur l'éducation et les langues autochtones. Et, afin d'éviter que les nouvelles générations soient aussi déracinées de leur milieu, elle propose une approche en matière de protection des enfants afin de privilégier les familles et de mieux intégrer la communauté.

Cette entente entre le gouvernement du Canada et les peuples autochtones, qui serait scellée après une proclamation royale de réconciliation, devrait répudier les concepts de supériorité qui ont animé les politiques assimilationnistes à l'égard des autochtones, réaffirmer les traités ancestraux, et établir des bases juridiques et constitutionnelles pour assurer que « les peuples autochtones soient des partenaires à part entière au sein de la confédération ».

La commission demande en outre au pape de présenter au nom de l'Église catholique des excuses aux survivants, à leurs familles et à leurs communautés, dans un délai d'un an suivant la présentation du rapport.

En conclusion, la commission reconnaît que certaines de ses recommandations ne sont pas nouvelles et font écho à celles qui avaient été formulées en 1996 par la Commission royale sur les peuples autochtones.

Le gouvernement fédéral d'alors avait à peu près ignoré les recommandations, mais la Commission de vérité et réconciliation du Canada voit dans son rapport une « seconde chance de saisir une occasion perdue à l'époque ».

Lieu : Saint-Hyacinthe, QC, Canada

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Article 3 : « Tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne. » - Déclaration universelle des Droits de l'Homme, 1948